Démarche

Ma démarche vise à libérer la peinture (le matériau) de son cadre traditionnel pour proposer une expérience visuelle innovante. Pour y arriver, je filme, à l’aide d’une technique cinématographique de pointe, la peinture liquide en plein vol, au ralenti, en isolant le moment qui précède son écrasement sur le canevas. Par la suite, avec ces images, je compose des tableaux mouvants de 4-5 minutes en tenant compte de la vitesse du matériau, de son mouvement, de sa couleur, de ses formes et de sa finalité. Mon inspiration s’appuie directement sur ce que le matériau filmé donne à voir. Je travaille à partir des multiples jets pour créer des chorégraphies graphiques, des ballets d’images voluptueuses et chatoyantes. On s’apercevra toutefois que je suis fortement influencé par le travail de Pollock, de Riopelle et de Kandinsky.

Les jets de peinture enregistrés à l’extrême ralenti offrent la possibilité de voir ce que l’œil et le cerveau ne peuvent capter en temps normal lorsqu’un jet de fluide se déploie en vol sous l’effet de la gravité. Ainsi, les tableaux évoluent sous nos yeux et font découvrir, surgissant du chaos, des formes qui se croisent, s’étirent, éclatent, se dissolvent et se recomposent. Couleurs et mouvements se transforment pour que chacun ressente une émotion.

Sans son, les tableaux sont fait spécifiquement pour que l’écran puisse être accroché et que l’oeuvre puisse « vivre » dans une pièce au même titre qu’une toile.

Le contexte de la peinture abstraite se prête merveilleusement bien au mariage des deux médiums que sont le cinéma et la peinture, ayant moi-même les connaissances et la pratique des deux médiums.

Bien que mon travail s’apparente au « all over » décrit par Clément Greenberg lorsqu’il décrivait le travail de Jackson Pollock, sa puissance évocatrice n’en demeure pas moins aussi séduisante aujourd’hui qu’à son époque (1940-1960).

D’où vient la peinture volante?

L’histoire commence lors de la réalisation d’un court essai documentaire sur pellicule Super8 avec

Bernard, mon colocataire de l’époque (1981), pendant mes études en radiotélédiffusion à Ottawa. Il peignait des tableaux abstraits devant la caméra, plus ou moins à la manière de Jackson Pollock. Pour la fin du film, j’ai imaginé une scène au ralenti où il courait sur le trottoir pour lancer de la peinture au travers d’un cadre sans canevas. Au visionnement, je me disais que ce serait sûrement très beau de voir passer des centaines de jets de couleur simultanément dans un même cadre. C’est ainsi qu’est née l’idée de la « cinépeinture » ou de la « peinture volante ». Mais, ni mon expérience précoce ni la technologie d’alors ne me permettait de la réaliser. Cette période de ma vie a été pour moi la révélation du travail de Jackson Pollock.

Onze ans plus tard, début 1992, je feuillette le magazine American Cinematographer et j’y découvre la
technique de fabrication de Jurassik Park : celle de capter des personnages sur pellicule, puis d’en
numériser les images, une par une, pour les superposer à l’aide d’un ordinateur avec des représentations
virtuelles (des dinosaures dans ce cas-ci). C’est précisément cette technique qui constitue le point de
départ de l’aventure de la conception de Oïo, un film d’art de 10 minutes, qui montre le mélange de
plusieurs centaines de jets de peinture liquide projeté dans l’air. Cette œuvre, sortie en 2003, soit onze
ans plus tard, a connu un succès phénoménal. C’est donc avec cette œuvre que j’ai développé toute ma technique.

C’est pendant le montage de Oïo, en 1997-98, que toute une série d’idées a surgi sur l’application de la
peinture liquide, entre autres, celle d’exposer des tableaux sur des écrans plats qui rendraient vivantes
des toiles telles que celles de Pollock, mon idole de jeunesse. Mais la technologie ne se trouvait pas
encore au rendez-vous, la technologie embryonnaire de l’écran plat OLED demeurant encore inaccessible.

À la fin de 2013, je suis revenu très stimulé et motivé d’une visite à la foire d’art Art Basel, à Miami, où l’on pouvait admirer des milliers d’œuvres. Dès mon retour à Montréal, j’ai assisté à une exposition à l’Arsenal. C’est dans cette très grande salle que l’idée de filmer toute une série de nouveaux jets de peinture « améliorés » devint enfin possible. Grâce à la rencontre de Jean-François Bélisle, alors co-directeur de l’Arsenal, cela a pu se réaliser en février 2014, soit onze ans après la sortie de Oïo.

Par la suite, le travail de composition a duré des années et, après des milliers d’heures de traitement numérique, de conception et grâce à une bourse du Conseil des arts du Canada, une série d’œuvres a abouti, en 2025, soit… onze ans après la captation de 2014.

Ma quête consiste à poursuivre, à ma manière, depuis 44 ans, cette démarche vibrante.